Cet article sera le premier d’une série à but pédagogique sur les libertés informatiques et la protection des données personnelles. Dans ce premier article, je vous propose de découvrir ensemble ce qu’est le logiciel libre et à quelle problématique il répond.
Introduction
Peut-être êtes-vous utilisateurs de Windows, de macOS, iOS, Word, PowerPoint, Photoshop, etc. Si c’est le cas, vous utilisez ce qu’on appelle des logiciels propriétaires, certains sont payants et d’autres sont gratuits. Mais ils ont en commun de ne pas être utilisables légalement sans accepter un contrat de licence pour le moins contraignant.
Sommes-nous propriétaires des logiciels que nous achetons ?
Commençons par une petite analogie pour entrer dans le sujet. Imaginons que vous achetiez un vélo, mais au moment de la vente, le vendeur vous fait signer un contrat qui stipule que :
- Vous n’avez pas le droit de rouler avec où bon vous semble, vous devez rester sur les chemins prédéfinis par le constructeur.
- Vous pouvez vous en servir pour vous déplacer, mais pas pour faire du sport.
- Vous ne pouvez pas tenter de démonter le vélo pour voir comment il fonctionne ou pour le réparer vous-même.
- Vous ne pouvez pas prêter votre vélo à qui que ce soit, ni le revendre.
- Si vous avez fabriqué un vélo similaire à partir de celui que vous avez acheté, vous n’avez pas le droit de le prêter non plus.
Est-ce que vous achèteriez ce vélo ? Probablement pas, après tout, acheter un vélo et n’avoir pas légalement le droit de le prêter ou de rouler où bon vous semble paraît ridicule.
Pourtant, c’est ce que nous faisons tous les jours avec nos logiciels. Si vous avez déjà utilisé un logiciel Microsoft Office comme Word, Excel ou PowerPoint, alors vous avez accepté le contrat de licence, probablement sans le lire. Dans la version 2024 de Word, voici ce qu’on peut y trouver :
Pour éviter toute ambiguïté, la présente licence ne vous donne aucun droit, et vous ne pouvez pas (et vous ne pouvez autoriser ni personne ni entité à): (ii). publier, copier (à l’exception de toute copie de sauvegarde autorisée), louer ou prêter le logiciel
À tout moment, le logiciel peut déterminer que l’instance installée du logiciel est contrefaite, accordée sous une licence incorrecte ou inclut des modifications non autorisées. (…) Si vous ne reconnectez pas votre appareil à Internet lorsque cela est nécessaire dans le cadre du processus d’activation ou de réactivation, le logiciel peut fonctionner avec une fonctionnalité réduite.
Vous n’êtes pas autorisé à transférer le logiciel afin de partager des licences entre plusieurs dispositifs.
Si on résume:
- Il est interdit de prêter le logiciel. Vous vous exposez donc à des poursuites si vous permettez à un tiers d’utiliser le logiciel même occasionnellement.
- Il est interdit de l’utiliser sur plusieurs machines. Si vous avez un ordinateur de bureau et un portable, il est interdit d’utiliser la même licence, il faut payer à nouveau.
- À tout moment, Microsoft peut décider que le logiciel est contrefait et le désactiver.
Je mets le contrat de licence complet en bas de page si vous voulez le lire, je vous encourage à le faire, la plupart de ces logiciels viennent avec le même genre de clauses.
Dans ces conditions, peut-on réellement se considérer propriétaires des logiciels que l’on achète ? Je précise ici que cela concerne bien sûr les logiciels pré-installés à l’achat d’un ordinateur.
Et ce n’est pas tout, ce genre de logiciels pose d’autres problématiques…
Mais que font nos ordinateurs ?
En fait, il y a un problème fondamental avec les ordinateurs. Presque tout ce qu’ils font est invisible, sauf ce qui est affiché à l’écran ou le son qui sort de nos écouteurs. Mais c’est une toute petite partie de tous les calculs qui sont faits en arrière plan.
Pour donner un exemple, quand vous visitez un site Internet, votre machine va contacter le serveur du site visité pour savoir quoi afficher. Elle va envoyer physiquement de l’information sur le réseau, que ce soit un signal électrique ou optique en filaire, ou des ondes électromagnétiques via Wi-Fi ou 4G/5G. Tout cela est invisible pour vous, l’utilisateur. On ne peut voir que le résultat qui est sur la page qui s’affiche.
Pourquoi c’est important ? Et bien, parce que cela implique que nous devons avoir confiance dans nos machines pour ne pas qu’elles nous filme, nous écoute, envoie des informations nous concernant à n’importe qui. Et si vous vous dites que ce n’est pas crédible, c’est ce qu’Avast a fait : cet antivirus, avec une version gratuite, et a fait parler de lui en 2020. Il collectait les données de navigation de l’utilisateur pour les revendre.
Il existe pourtant un moyen de ne pas avoir à “faire confiance” aveuglément à sa machine : c’est d’utiliser des logiciels dont le code source est disponible librement.
Le code source, c’est la suite d’instructions qui compose chaque logiciel. Il est écrit dans un langage de programmation. Parmi eux vous connaissez peut-être : Python, Java, ou JavaScript. Certes, ce code source peut être difficile à parcourir pour un non initié, mais il contient la réalité de ce que le programme fait vraiment.
Maintenant, si vous n’êtes pas développeur, vous pourriez vous dire : qu’est-ce que cela change pour moi ? Cela change tout, car même si vous personnellement vous n’êtes pas armé pour comprendre ce que vos programmes font, des millions de programmeurs, eux, le sont. Et ils scrutent le code source de ces logiciels pour l’améliorer, le comprendre, apprendre et bien sûr le vérifier.
Exemples de logiciels propriétaires et de logiciels libres
| Catégorie | Logiciel Open-Source | Logiciels propriétaires |
|---|---|---|
| Système d’exploitation | GNU/Linux | Windows/MacOS |
| Navigateur | Firefox | Chrome |
| Suite bureautique | LibreOffice | Microsoft Office |
| Éditeur d’image | GIMP | Photoshop |
Vous connaissez sûrement mieux les logiciels propriétaires dans cette liste, et pourtant, vous utilisez probablement plus de logiciels libres que vous ne le réalisez.
L’immense majorité des services en ligne reposent sur des technologies libres. Par exemple, les serveurs qui fonctionnent sous Linux et non sous Windows. Les smartphones Android comportent une bonne partie de logiciels non libres, mais le cœur du système, lui, est libre et il s’appelle AOSP (Android Open Source Project).
Les quatres libertés fondamentales du logiciel libre
Pour qu’un logiciel soit vraiment libre, il doit remplir quatre conditions.
- La liberté d’exécuter les programmes comme bon vous semble
- La liberté d’étudier comment un programme fonctionne, et de lui apporter des modifications si souhaité
- La liberté de partager le logiciel avec d’autres
- La liberté de partager ses copies modifiées
Ces libertés sont garanties par la “licence” du logiciel. Voici par exemple la licence du logiciel Firefox qui est un navigateur web, comme Google Chrome ou Safari : ici. Vous pouvez en profiter pour naviguer dans le code source même si vous n’y comprenez rien, vous savez au moins que ce qui est exécuté est accessible quelque part.
Pour les logiciels propriétaires, leur licence entrave ces libertés explicitement. Ces pavés de texte que l’on accepte souvent sans même les lire nous dépossèdent de notre propre matériel.
Pourquoi utiliser du logiciel propriétaire alors ?
Si le libre a tous ces avantages alors que le propriétaire n’a que des défauts, pourquoi utilisons-nous du logiciel non libre ?
La réponse à cette question est compliquée, mais le facteur principal est la puissance marketing des éditeurs logiciels. Windows est pré-installé sur tous les PCs car Microsoft a des contrats avec les fabricants de matériel. Les projets autour de Linux n’ont pas ce luxe.
La plupart des projets libres sont financés par des fondations, des dons, etc. Ils sont animés par des développeurs qui donnent de leur temps et de leur énergie pour que ces logiciels existent sans contraintes. Et même si certains projets ont des entreprises pour les porter, ils n’ont en général pas la même force de frappe marketing.
L’opposition libre/propriétaire est un spectre
Une nuance importante à saisir et qui découle des quatre libertés que j’ai citées, est que tous les logiciels propriétaires ne sont pas aussi contraignants.
Il existe, par exemple, certains logiciels qui sont “Open-source”, c’est-à-dire que le code est bien disponible pour tout le monde, mais qui ne sont pas utilisables complètement librement. Il faut par exemple payer la licence. De tels logiciels sont bien “propriétaires”, mais respectent la liberté d’étudier comment le logiciel est construit.
Aussi, pour tous les logiciels qu’on utilise au quotidien, il n’est pas rare qu’ils soient composés d’un mélange de logiciels libres et propriétaires. C’est d’ailleurs une des critiques qui peut être faite à certaines entreprises de la tech : ils utilisent parfois des briques logicielles maintenues par quelques personnes sur leur temps libre sans leur reverser le moindre euro.
Que faire avec tout ça ?
La réponse vous appartient, je tente juste de décrire la situation. Quand le logiciel libre met en avant les libertés et le partage au détriment parfois de sa capacité à se financer, le logiciel propriétaire protège davantage l’éditeur que l’utilisateur. En tout cas, connaître ces différences permet de se poser les bonnes questions avant d’utiliser un logiciel.
- Ce logiciel respecte-t-il mes libertés ? Sur lesquelles suis-je prêt à renoncer ?
- Ai-je besoin d’utiliser ce logiciel ?
- Une alternative libre existe-t-elle ? Si oui, qui la développe, est-ce que je peux aider ?
- Ai-je confiance dans l’éditeur de ce logiciel ?
J’espère que ces éléments vous ont appris quelque chose et vous amènent à vous poser des questions. Je reviendrai sur comment faire pour utiliser plus de logiciels libres, quand on souhaite le faire, dans un prochain article.